La question revient à l'atelier au moins une fois par semaine. Un client entre, il a 18 000 € à 24 000 € en poche pour une Touring d'occasion, et il me sort la phrase classique : « Franck, Road King, Street Glide ou Road Glide, je prends laquelle pour partir loin ? » Et à chaque fois je résiste à l'envie de répondre vite. Parce que ces trois baggers, qui partagent le même gros V-twin Milwaukee-Eight et le même cadre Touring, voyagent de manière radicalement différente une fois qu'on a 400 bornes dans les jambes. Je les ai toutes les trois roulées sur la descente vers la Méditerranée, sur l'autoroute espagnole et dans les lacets du col de Menté. Voici ce que je dis vraiment aux gens, sans le baratin du vendeur.
Trois manières de couper le vent
Tout part du carénage, et c'est là que la confusion s'installe chez les clients. La Road King n'a pas de vrai carénage avant. Elle a un petit pare-brise détachable et un phare rond chromé posé sur la fourche. C'est la plus dépouillée, la plus classique, celle qui ressemble encore à une moto et pas à un vaisseau. La Street Glide, elle, porte le fameux batwing, ce carénage en aile de chauve-souris fixé sur la fourche. Quand tu tournes le guidon, le carénage tourne avec. La Road Glide reçoit le sharknose, ce carénage en museau de requin fixé au cadre, pas à la fourche. Le guidon bouge, le carénage reste immobile. Ça paraît anodin écrit comme ça. Sur la route, ça change tout le comportement de la machine.
La protection réelle, pas celle de la brochure
Sur la Road King, à 130 km/h sur l'autoroute, tu prends de l'air dans le casque et sur le torse. Avec le pare-brise haut d'origine ça passe, mais dès qu'il y a du vent latéral en Lauragais tu le sens bien. C'est une moto pour les étapes de 200 à 300 km, pas pour traverser la France d'une traite. La Street Glide protège déjà nettement mieux, le buste est à l'abri, les mains derrière le carénage restent au sec sous la pluie fine. La Road Glide reste pour moi la championne de la protection. Le double phare et la forme du sharknose canalisent l'air loin du casque, et surtout, comme le carénage ne bouge pas avec le guidon, l'air reste stable. Mon client Pascal, un kiné de Muret qui descend à Valence tous les étés, est passé d'une Street Glide à une Road Glide en 2023. Il m'a dit : « je ne savais pas qu'on pouvait être aussi peinard à 140. »
La maniabilité, le vrai juge de paix
C'est le point que personne ne te raconte en concession. La Road King, sans masse de carénage devant, est la plus agile à basse vitesse. Dans les manoeuvres de parking, dans les rues étroites du centre de Toulouse, c'est la plus facile à placer. La Street Glide a son carénage sur la fourche, donc tout ce poids tourne avec le guidon. À l'arrêt et au pas, c'est plus lourd à diriger, il faut s'habituer. La Road Glide, malgré son carénage plus imposant en apparence, garde un guidon léger justement parce que le carénage est fixé au cadre. Tu tournes le guidon, tu ne déplaces que la roue. En lacets serrés au col, ça donne une précision étonnante. Voilà comment je résume les trois caractères :
- ·Road King : la plus légère de tête, idéale en ville et pour qui veut une vraie moto classique sans fioritures.
- ·Street Glide : le compromis vie urbaine et voyage, le batwing iconique, guidon plus chargé à basse vitesse.
- ·Road Glide : la reine de l'autoroute et des longues distances, guidon léger malgré la taille, stabilité imbattable.
- ·Toutes les trois : même Milwaukee-Eight, même cadre, mêmes valises rigides de série, donc côté moteur on est à égalité.
Le moteur et l'audio Boom Box
Sous la selle, selon les millésimes, tu trouves du Milwaukee-Eight 107 ou 114. Le 107 sort autour de 150 Nm, le 114 grimpe vers 160 Nm et te pousse plus franchement en reprise quand tu es chargé à deux avec les valises pleines. Pour traverser les Pyrénées avec une passagère et le barda, je conseille toujours le 114 si le budget suit. Côté audio, le système Boom Box équipe les Glide. Sur la Road King d'origine, souvent pas de radio du tout, ce qui ne dérange pas les puristes. La Street Glide et la Road Glide ont les haut-parleurs intégrés au carénage. Petit détail vécu : sur la Road Glide, comme les haut-parleurs sont dans le sharknose fixe et orientés vers toi, le son reste audible plus longtemps en vitesse que sur la Street Glide. À 110 km/h tu entends encore ta musique sur la Road Glide quand la Street commence à se faire couvrir par le vent.
La charge et le vrai usage voyage
Les trois embarquent les mêmes valises latérales rigides, environ 2 x 35 litres utilisables sans forcer. Pour le grand voyage, l'ajout d'un top-case ou d'un Tour-Pak transforme la bête en mulet capable d'avaler deux semaines de vacances. J'en monte régulièrement à l'atelier, Mathieu cale ça en une demi-journée. Question poids, on est entre 360 et 380 kg tout plein fait selon les versions, ce n'est pas une moto qu'on rattrape facilement si elle penche trop au remplissage à la pompe. Je le dis toujours aux clients qui débutent sur du gros : entraînez-vous aux manoeuvres lentes sur un parking vide avant de partir, parce qu'un bagger qui part à terre, c'est le dos en vrac.
Les prix en occasion à Toulouse
Voilà les fourchettes que je pratique réellement chez Planet Harley en 2025. Une Road King correcte avec un raisonnable kilométrage, on est entre 14 000 € et 19 000 € selon l'année et le moteur. Une Street Glide Special tourne entre 17 000 € et 23 000 €, c'est la plus demandée donc la cote tient bien. La Road Glide Special, plus rare sur le marché de l'occasion dans le Sud-Ouest, part entre 19 000 € et 25 000 €. Mon conseil de garagiste : ne te focalise pas que sur le prix affiché. Une Touring bien suivie, vidange faite à l'heure, jeu aux soupapes contrôlé sur les M8, vaut mieux qu'une moins chère au passé flou. Je préfère vendre une moto plus chère que je connais qu'une bonne affaire dont j'ignore l'historique.
Le carénage qui tourne avec la fourche ou qui reste fixe au cadre, c'est le détail qui décide de ton confort à 140 km/h pendant six heures. Tout le reste découle de là.
Cas vécu
En mai 2024, un couple de Saint-Gaudens, Bernard et Mireille, sont venus me voir avec un projet de tour d'Espagne, trois semaines, jusqu'en Andalousie. Lui penchait pour la Street Glide parce que le batwing le faisait rêver depuis des années, c'est romantique le batwing, je comprends. Je les ai fait monter tous les deux d'abord sur une Street Glide 114 que j'avais en stock, puis sur une Road Glide Special arrivée la semaine d'avant. On a fait une boucle d'essai de 50 km par la rocade toulousaine puis la D813 vers Villefranche-de-Lauragais, avec du vent ce jour-là, un vent de sud bien désagréable. Sur la Street, Mireille à l'arrière se faisait secouer dans les rafales latérales. Sur la Road Glide, le même tronçon, elle m'a dit en descendant qu'elle avait l'impression d'être dans une bulle. Bernard a hésité, il tenait à son batwing. Je lui ai dit franchement : « pour ce que vous allez faire, trois semaines chargés à deux dans la chaleur et le vent espagnol, prenez la Road Glide, vous me remercierez à Séville. » Il a pris la Road Glide. Il m'a envoyé une carte postale de Grenade en juillet avec écrit au dos : « tu avais raison, Franck. » Voilà pourquoi je préfère faire essayer avant de vendre. Le coeur veut le batwing, mais le dos et la nuque, eux, votent pour le sharknose quand on part vraiment loin.